Jean-Sébastien Marsan
Devenir son propre patron?
Mythes et réalités du nouveau travail autonome
Les Éditions Écosociété, Montréal, 2001, ISBN 2-921561-63-8, 152 p.




"(...) un petit bouquin de 152 pages, clair, concis et complet (...) "
(Voir Montréal, 25 octobre 2001)

"L'écriture est limpide et concise, et les cas présentés illustrent de façon criante l'ampleur de l'imposture."
(L'aut'journal, décembre 2001-janvier 2002)

"(...) un portrait peu flatteur de ce phénomène idéalisé dans les années 90 (...) "
(Jobboom, janvier-février 2002)

"(...) un essai à saveur sociologique qui démolit le mythe du travailleur autonome libre et heureux."
(Le Devoir, 19 janvier 2002)

"Un livre qui fait le constat d'échec de cette nouvelle forme d'esclavage depuis les années 1990 (...)"
(Les Pénélopes, 31 mai 2002)

"L'ouvrage de Jean-Sébastien Marsan est bien documenté, l'exposé est clair et l'analyse, juste: il mérite d'être lu."
(Jean-Marc Piotte. Philosophe, politologue, professeur et conférencier)

"(...) on ne peut qu'applaudir à l'initiative de l'auteur qui insiste sur l'importance d'établir une distinction entre un individu qui choisit délibérément de se lancer en affaires et celui qui le fait parce qu'il n'a pas d'autres choix."
(Cap aux Diamants, "La revue d'histoire du Québec")



QUE LE TRAVAIL AUTONOME SOIT LÀ POUR RESTER, D'ACCORD, MAIS CE N'EST PAS UNE RAISON POUR EN RESTER LÀ

1990, 2000.

Les chiffres, au fond, ne veulent rien dire. L'ordre du cosmos, immuable, ignore notre calendrier, mais lorsque les dates arborent de beaux zéros, elles servent de repères, qu'on le veuille ou non.

Les années 1980 correspondent à une longue période de morosité: croissance sans emplois, crise de l'État-providence, désengagement politique, matérialisme, religion du Moi... La critique cynique des idéaux de progrès et d'humanisme, ou postmodernisme, dilue tout dans la consommation, le narcissisme et l'industrie de l'humour.

Comme pour enfoncer le clou, la décennie 1990 débute très mal. Le Québec s'enlise dans la plus sévère récession économique depuis la Dépression des années 1930.

En 1993, la récession, techniquement terminée, fait place, comme il se doit, à la reprise. La "création de richesses", comme disent les économistes, repart de plus belle, mais elle ne profite qu'à certains. L'emploi se fait plus rare.

Au milieu de la décennie, le taux officiel de chômage ne baisse que très lentement. En 1996, le Québec ne compte que 5 000 emplois de plus qu'en 1990, tandis que la population en âge de travailler s'accroît de 200 000 personnes pendant ces six années.1 Un économiste américain, pétrifié par le recul de l'emploi salarié et les gains de productivité réalisés grâce à l'innovation technologique, entrevoit même la "fin du travail"...2

La pauvreté augmente pendant toute la décennie. En 1998, elle frappe le quart de la population du Québec. Brutale, flagrante, la misère saute aux yeux, avec ces soupes populaires qui deviennent de véritables PME; ces sans-abri qui, comme la classe moyenne, vivent l'étalement urbain; ce sentiment d'insécurité généralisé, cette peur de l'avenir...

Le retour du travail autonome

Un changement de mentalité transforme les notions de travail et de chômage. De réalités sociales, il s'agit désormais de préoccupations strictement individuelles. Le travail à temps plein et permanent, qualifié de droit dans les années 1960-70, est désormais un luxe. Les emplois à temps partiel et temporaires deviennent monnaie courante.

Dans ce contexte de panique où chacun cherche d'abord à sauver sa peau, un mode de vie jusque là plutôt marginal, une organisation du travail qui n'avait jamais joui d'une vraie popularité, refait surface: le travail autonome. Dès le début des années 1990, les statistiques en témoignent, les travailleurs autonomes se multiplient.

Techniquement, il semble si facile de se lancer en affaires. Nous connaissons tous quelqu'un "à son compte". Qu'il s'agisse de métiers manuels (plombiers, électriciens, etc.), de professions libérales (médecins, avocats, etc.), d'artistes, d'artisans ou de bohèmes pour qui l'absence de patron n'a pas de prix, les travailleurs autonomes ont toujours fait partie du décor. Désormais, la solution au chômage, si évidente dans son absolue simplicité, s'impose: le travail autonome. "C'est l'avenir", dit-on.

Tout un discours soutient cet engouement pour le travail en solo. Les quelques décennies marquées par le triomphe de l'emploi à temps plein et permanent ne formaient qu'une parenthèse, un accident de l'histoire, clament des "spécialistes". Le communisme et l'économie planifiée se sont écroulés, peut-on constater; désormais, il ne faut plus rien attendre de l'État. La libre entreprise règne en maître, la mondialisation du capitalisme est inévitable et "il faut s'adapter", martèlent les mêmes "spécialistes".

Ce discours, véhiculé par les politiciens, les médias de masse, les gens d'affaires, des éducateurs, correspond à merveille à un monde de plus en plus individualiste, à une société atomisée où tout un chacun veut exprimer sa différence, ce qui rend les consensus sociaux plus difficiles. Une nouvelle perception du monde, le néolibéralisme, triomphe: la société n'existe pas, seule l'économie compte, il n'y a de démocratie que dans le marché et de liberté que dans la consommation, et surtout, surtout, il faut moins d'État.

Ces raisonnements, si implacables, semblent incontestables. "Il n'y a plus d'emplois? Oubliez ça, l'emploi. À chacun de se prendre en main et de devenir son propre patron, de fonder sa propre entreprise", peut-on voir, lire et entendre partout.

Pendant les années 1990, des milliers et des milliers de chômeurs, plus ou moins occupés à solliciter des contrats pour survivre et soucieux de préserver un peu de leur dignité perdue, n'ont pas le choix. Ils deviennent travailleurs autonomes.

Cette nouvelle condition en plonge plusieurs dans la précarité, mais au moins ces travailleurs s'inscrivent dans une certaine tendance, ils ont l'impression d'exister. Ils (sur)vivent de ce truc tellement à la mode, dont tout le monde parle: le travail autonome.

Pour un débat sur un problème de société

Le présent ouvrage n'est pas un guide de démarrage d'entreprise ou d'orientation de carrière. Il ne s'agit pas d'une somme sur le travail autonome, encore moins une réponse aux préoccupations de tous ceux qui souhaitent en finir avec le chômage ou refaire leur vie professionnelle.

Que le travail autonome soit là pour rester, d'accord, mais ce n'est pas une raison pour en rester là. Les enjeux sont trop importants pour se contenter d'applaudir à la réussite de quelques-uns et d'ignorer la situation précaire ou l'échec des autres.

Le travail autonome, plus qu'une réalité, est aussi un discours idéologique. Règle générale, ce discours provient du milieu entrepreneurial, qui ne s'intéresse qu'aux facteurs de succès. Selon les spécialistes de l'entrepreneurship, dans le travail autonome tout le monde peut trouver son compte: les jeunes faute d'emplois, les baby-boomers pour fuir le chômage ou pour réorienter leur carrière, les personnes âgées pour échapper à une retraite ennuyante ou marquée du sceau de la pauvreté. Quelques travailleurs autonomes réussissent si bien que leurs entreprises prennent de l'expansion et joignent les rangs des PME. Ces success story contribuent à accroître l'attrait exercé par l'"entreprise individuelle".

Les réalités sociales contredisent ces promesses de lendemains qui chantent. En effet, les revenus des travailleurs autonomes sont peu élevés malgré leurs longues heures à l'ouvrage. Ils n'ont pas accès à toutes les protections juridiques et sociales dont jouissent les salariés. La perte du lien d'emploi et les relations de sous-traitance les isolent et les exposent à tous les abus. Individualistes, certains travailleurs autonomes n'accordent que peu de légitimité aux luttes collectives et aux acquis qui s'y rattachent. Ce qui provoque des conséquences troublantes sur l'économie, le droit du travail, la famille, la qualité de vie, etc.

Le travail autonome, bien qu'attirant, cause beaucoup plus de problèmes qu'il en résout. Dans un souci d'équité et d'égalité des chances, il est urgent de civiliser le marché d'échanges de biens et de services (par opposition au marché d'emplois) développé par les nouveaux travailleurs autonomes.

L'auteur de ces lignes n'est pas un spécialiste diplômé du travail ou de l'économie, ni un vendeur de solutions-miracle. Ce petit essai se veut le constat critique et indépendant de ce que nous savons des travailleurs autonomes du secteur des services, sans employés, juridiquement non incorporés en entreprise, donc le plus souvent à statut précaire, le tout vu du bout québécois de la lorgnette. Décrire le travail autonome en sortant des sentiers battus, critiquer le discours entrepreneurial, distinguer les rapports de force et proposer quelques pistes de solutions, voilà le menu de ce livre.

1. Yves Fortier, La fin du travail cinq ans plus tard: la proportion de la population qui occupe un emploi n'a jamais été si élevée, Québec, Emploi-Québec, Centre d'étude sur l'emploi et la technologie (CETECH), Direction de la planification et de l'information sur le marché du travail, avril 2000, p. 1.

2. Jeremy Rifkin, The End Of Work. The Decline Of The Global Labor Force And The Dawn Of The Post-Market Area, New York, Potnam Book, 1995. Traduction française aux éditions La Découverte/Boréal, Paris/Montréal, 1996. Le scénario-catastrophe de Jeremy Rifkin ne s'est pas avéré, démontre l'étude québécoise citée plus haut.

Se procurer le livre via le site des Éditions Écosociété


Page d'accueil | Dernière modification: 31 mai 2002 | jsm@mlink.net