Avoir mal à son travail: comme une terreur familiale

Pour fidéliser leurs employés, les dirigeants d'entreprises insistent souvent sur le caractère familial des relations entre boss et salariés. Dans un livre intitulé Healing the Wounds (Jossey-Bass Publishers, San Francisco, 1993), le consultant américain David Noer utilise justement une «métaphore de la famille brisée» pour décrire ce que peuvent ressentir les survivants du downsizing. (Healing the Wounds, que l'on pourrait traduire par «Cicatriser les plaies», demeure, avec les travaux de Joel Brockner, l'ouvrage le plus connu sur le syndrome du survivant.)

Il était une fois... une famille heureuse: le père, la mère et quatre enfants. La famille ne manque ni d'argent, ni d'affection. Un jour, les parents annoncent à leurs enfants que des problèmes financiers ne permettent plus de nourrir, de loger et d'habiller convenablement toute la famille. Deux enfants, choisis au hasard, doivent quitter la maison et seront hébergés par un oncle et une tante.

«Il n'y a rien de personnel dans cette décision, défend le père. C'est simplement une décision économique, nous n'avons pas le choix.»

Le lendemain, il manque deux chaises à la table familiale. Aucune trace des deux enfants «sacrifiés». Les parents font valoir aux deux enfants «survivants» qu'ils sont chanceux de faire encore partie de la famille. Les parents s'attendent d'ailleurs à des efforts supplémentaires de leur part pour les tâches domestiques. «Mangez votre déjeuner, les enfants, dit le père. Après tout, la nourriture, ça coûte cher!»

David Noer affirme que les sentiments vécus par les enfants partis, par les «survivants» ainsi que par les parents sont identiques: colère, souffrance, peur, culpabilité, tristesse. Une famille tout comme une organisation ne peuvent fonctionner normalement dans un climat psychologique aussi morbide. Une métaphore qui illustre bien l'arbitraire de certains licenciements, du genre réduire de 10% des coûts de main-d'oeuvre peu importe où la guillotine tombera.

Symptômes à court et à long termes

À partir d'entrevues menées dans une firme multinationale de la Côte Est des États-Unis en 1987, David Noer a dressé une liste de symptômes du syndrome du survivant, qu'on peut résumer ainsi:

  • sentiment d'injustice, méfiance, colère envers l'organisation;
  • dépression, stress et fatigue;
  • réduction du risque et démotivation;
  • sentiment que le changement est permanent, que rien n'est stable;
  • les cadres déplorent un manque de stratégie organisationnelle.
  • Cinq ans plus tard, en 1992, Noer effectue une seconde visite dans la même entreprise. Les mises à pied se sont poursuivies, l'entreprise lutte toujours pour sa survie. À noter, les employés interrogés en 1992 ne sont pas les mêmes qu'en 1987. Les symptômes de 1987 sont toujours présents et de nouveaux apparaissent, tels:

  • insécurité, anxiété, peur;
  • résignation et torpeur;
  • problèmes de communication entre les dirigeants et les employés;
  • dénonciation plus subtile des mises à pied survenues après la première vague de licenciement. Les salariés distinguent mieux la «bonne» de la «mauvaise» façon de remercier un employé;
  • loyauté envers soi-même et à son travail, non envers l'organisation;
  • les employés détestent se faire dire qu'ils sont chanceux d'avoir un emploi. Par ailleurs, ils sont d'avis que l'optimisme est une attitude qui ne cadre pas avec les valeurs dominantes de l'entreprise.
  • David Noer conclut que «les symptômes des survivants ne disparaissent pas d'eux-mêmes. Ils persistent, évoluent et souvent s'intensifient avec le temps.» Le travail, c'est la santé, qu'ils disaient...



    SOMMAIRE
    Introduction
    Quand la hache tombe... Du zèle à la démotivation
    Survivants et rescapés: études de cas
    Avoir mal à son travail: comme une terreur familiale
    Prévenir et guérir? Pop-psychologie individualiste
    Quand la hache tombe... La mode du downsizing
    La démobilisation peut tuer l'entreprise



    © Jean-Sébastien Marsan
    Dernière mise à jour: 4 mars 2001