Survivants et rescapés: études de cas
L'expression «syndrome du survivant» a été utilisée pour la première fois après la Première Guerre mondiale pour désigner le stress post-traumatique vécu par les rescapés de situations extrêmes: catastrophes naturelles, accidents graves (un écrasement d'avion, par exemple), conflits armés (combats, torture, camps de concentration, génocides, les bombes nucléaires au Japon, etc.).
Pendant plusieurs années, les survivants de ces situations extrêmes peuvent subir des troubles sans liens avec les séquelles physiques de l'événement: anxiété, souvenirs répétitifs, sommeil agité, difficultés de concentration, etc. Les plus affectés peuvent devenir toxicomanes, dépressifs, suicidaires.
Là où survivants de licenciements et survivants de situations extrêmes se ressemblent, c'est sur le plan du cheminement psychologique et des émotions vécues. En effet, tous encaissent un choc initial; ils développent ensuite, à divers degrés, des problèmes physiques et psychologiques; ceux qui ont traversé les deux premières étapes s'adaptent tant bien que mal à leur nouvel environnement.
Si le cheminement est le même, l'intensité des émotions et la gravité des conséquences varient en fonction du choc initial (il est bien sūr indéfendable de comparer un licenciement à une situation qui menace la vie humaine).
Le stress post-traumatique est cité dans la classification des maladies mentales (DSM IV) de l'American Psychiatric Association, le manuel diagnostique de la profession. Par contre, on n'y retrouve pas le syndrome du survivant des licenciements. Selon Jean-Jacques Bourque, psychiatre à l'Hôpital Notre-Dame et aussi président-fondateur de la firme Humagest inc. (consultation en entreprise), «le syndrome du survivant [des licenciements] n'est pas une maladie, c'est un niveau de stress important».
Un stress qui ne cause pas directement des ennuis de nature psychiatrique «parce que les gens qui ont une personnalité forte, normalement, n'auront pas de problèmes, assure Jean-Jacques Bourque. Mais quand on a affaire à des gens qui ont une faible personnalité, étant donné qu'ils vivent un surplus de stress, ils pourraient faire une dépression à laquelle ils sont prédisposés.» Le psychiatre affirme avoir rencontré quelques survivants «mal en point». Si la majorité des individus traverse une période difficile pour ensuite se rétablir, «un petit nombre reste marqué et ne revient pas au niveau de productivité antérieur», juge Jean-Jacques Bourque.
Il n'existe pas de données scientifiquement coulées dans le béton sur la cause et l'évolution des émotions vécues par les survivants des licenciements. Le phénomène varie d'une personne à l'autre selon plusieurs facteurs: âge, métier ou profession, santé physique et mentale, etc. Par contre, il n'a aucun rapport avec le poste ou la position hiérarchique. Tout le monde est susceptible d'être touché, même les gestionnaires.
C'est la faute au stress
En 1936, Hans Selye (1907-1982), chercheur à l'Université de Montréal, découvre que l'injection d'extraits glandulaires déclenche chez le rat de laboratoire diverses réactions physiques. Il observe ensuite que n'importe quelle agression provoque le même comportement, en trois temps: réaction; résistance; épuisement. L'ensemble constitue ce que Hans Selye désigne, pour la première fois, par le mot anglais «stress». (Ironie du sort, Hans Selye a tellement bossé sur le stress qu'il est mort... d'épuisement professionnel.)
Le système nerveux, en situation de stress, commande d'abord une réaction de fuite. Si la fuite est impossible, il ordonne une réaction de lutte afin d'éliminer la cause du stress. Un comportement inné chez tous les animaux y compris l'humain. Or, a remarqué le célèbre scientifique français Henri Laborit (auteur d'une illustre Éloge de la fuite), «au cours des agressions journalières qui assaillent l'homme moderne, qu'elles soient psychiques, physiques ou chimiques, celui-ci a rarement l'occasion de se libérer par la fuite ou la lutte.»
Bien sūr, le stress peut stimuler. Mais quand un individu ne peut répondre aux exigences de son travail et ne peut démissionner, il survit au prix d'une usure prématurée de son organisme. Ce cul-de-sac cause de l'anxiété, laquelle peut dégénérer en problèmes physiques et/ou psychologiques. Il a été maintes fois démontré que la satisfaction au travail, avant les facteurs médicaux et génétiques, reste la meilleure garantie de prédiction de la longévité.
Le stress et les problèmes de santé mentale provoquent un nombre croissant d'arrêts de travail. À la Commission sur la santé et la sécurité au travail (CSST), les indemnisations de lésions professionnelles liées à l'anxiété et au stress sont passées de 87 en 1990 à 408 en 1995. La Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) affirmait en 1996 que le quart des arrêts de travail est causé par les problèmes de santé mentale engendrés par le stress et le burn-out.
En 1992, une étude sur la santé mentale au travail, prenant pour base de calcul qu'aux États-Unis les maladies professionnelles dues au stress coūtaient 150 milliards$ par an, extrapolait qu'il en coūtait quatre milliards$ à la société québécoise pour les problèmes reliés au stress au travail. L'équivalent des budgets de la CSST et de la Régie de l'assurance-maladie du Québec réunis.