Une seMaine de vacances

(Notes lors d'un séjour dans l'État du Maine, États-Unis, juillet 2005.)

Vacantionland. La devise de l'État du Maine, que l'on peut lire sur les plaques minéralogiques des voitures, est "Vacantionland". En un mot, tout est dit: le Maine, c'est pour les vacances! Les autres États de la Nouvelle-Angleterre, c'est du paysage de carte postale ("Green Mountain State" sur les plaques minéralogiques du Vermont), un intérêt historique ("Constitution State" au Connecticut) ou le rêve américain dans toute sa splendeur - "Live Free Or Die" au New Hampshire!

On The Road Again. Départ le 23 juillet, à l'aube, pour des vacances en famille. Destination: Harpswell, Maine, à six heures de route de Montréal. Aucun problème à la douane, heureusement. La route laisse découvrir un chapelet de petits villages pittoresques dans le Vermont et le New Hampshire, puis l'État du Maine. Dans le New Hampshire, quelques adresses à souligner: Bethlehem, la "capitale de la poésie" de l'État (avec concours, festivals, etc.), abrite une importante communauté de juifs orthodoxes; en plein coeur du White Mountains National Forest, la Willey House Station commémore la disparition des sept membres de la famille Willey dans un glissement de terrain survenu en 1826 (morbide à souhait...); Bretton Woods, près des White Mountains, où un superbe hôtel montagnard a accueilli en juillet 1944 les puissants de ce monde pour la négociation de la stabilité monétaire internationale post-conflit mondial.

Après 20 minutes sur les routes de la Nouvelle-Angleterre, je me rends compte à quel point l'affichage commercial y est très sobre. Il n'y a pas de grands panneaux publicitaires le long des autoroutes, pas d'annonces géantes de marques de bière, de poulet BBQ ou de Dunkin Donuts, pas d'affiches envahissantes avec des "Bar Salon" ou "Motel next 2 km". Dans les villages, les petits commerces qui ont pignon sur rue arborent une enseigne en bois peint ou sculpté, rien de plus. Il existe bien sûr des centres commerciaux et des parcs industriels en Nouvelle-Angleterre, mais l'on sent une volonté de minimiser leur impact sur le paysage. Même les Wal-Mart se font discrets. Heureux contraste avec, par exemple, l'autoroute des Laurentides, cette plaie visuelle du Québec. Nous sommes pourtant aux États-Unis, ce (prétendu) royaume de la libre entreprise...

Chez le capitaine Ken. Notre destination: Harpswell, sur la côte du Maine, petite municipalité sise sur une île (Great Island) reliée au continent par un pont. Comme partout dans l'État du Maine, la mer pénètre profondément dans les terres. À marée basse, elle laisse voir des paysages de marais salés et de lacs intérieurs (les cove).

Nous dormons une semaine au Captain's Watch B & B, à l'extrémité sud de Great Island, pas loin du large. Le Capitaine existe, il se nomme Ken, c'est le propriétaire du bed & breakfast avec sa femme Dona. Grand gaillard de 73 ans à qui l'on donnerait 20 ans de moins, Ken possède un superbe bateau à voile grand format. Nous ne croisons pas souvent Ken et Dona pendant nos vacances, car ils doivent consacrer beaucoup de leur temps aux deux autres bed & breakfast qu'ils possèdent dans les environs.

Nous sommes seuls dans le B & B pendant presque toute la durée de notre séjour (une autre famille de touristes y dort les 23 et 24 juillet, et c'est tout). La nuit, il y a cependant des visiteurs indésirables: des chauves-souris. Elles s'introduisent par je ne sais quelle ouverture et pénètrent dans les chambres, dans les toilettes... Bestioles inoffensives, évidemment.

Popham Beach. La finalité ontologique de notre voyage, c'est la plage. Et pas n'importe quelle plage: celle du Popham Beach State Park, près de Phippsburg, à environ 20 minutes de voiture de Harpswell.

Le Popham Beach State Park est un territoire essentiellement voué à la conservation. Nul ne peut fouler ses marais salés (zones humides très importantes pour la biodiversité), ses dunes et ses forêts. La plage est ouverte au public, mais avec de nombreuses restrictions: interdiction de boire de l'alcool, d'écouter de la musique, de laisser traîner le moindre déchet, de troubler la nature (des parties de la plage sont clôturées pour éviter que les quidams perturbent la nidification de certaines espèces d'oiseaux). Les infrastructures pour les touristes se limitent à un stationnement, deux maîtres nageurs, deux douches qui fonctionnent mal, des toilettes infestées de mouches et une poubelle à la sortie. Résultat: la plage est peu fréquentée, on peut y marcher pendant une demi-heure sans rencontrer âme qui vive. Exactement ce qu'il nous faut!

À marée basse, le spectacle est époustouflant. Du sable fin à perte de vue, une nature foisonnante... Une grande variété d'oiseaux de mer, de crabes, de coquillages de toutes sortes que la marée charrie par monceaux, et des phoques s'approchent des berges. Dans les forêts avoisinantes s'ébaudissent cerfs, coyotes et orignaux, que l'on peut observer à distance. La marée haute attire quelques baigneurs (une seule fois, je réussis à faire trempette jusqu'au cou, mais l'eau est glaciaaaaale!), des familles avec des enfants qui jouent dans le sable, et une poignée de pêcheurs - la pêche à la ligne est autorisée dans le parc. Dès le début du séjour, je me suis procuré une canne à pêche et des hameçons au magasin général de Popham Beach. Toute la semaine, j'observe les pêcheurs du coin en essayant de copier leur technique. Le poisson vedette est le bar, un animal d'environ un mètre de longueur semblable à un brochet tout argenté, qui fouille les fonds sablonneux à la recherche de crabes. Malheureusement, ça ne mord pas à ma ligne.

Dans le Maine, les forêts sont très belles: bien entretenues, dégagées, avec beaucoup de conifères, de la mousse sur les rochers, des fougères. De grands pins près de la côte semblent figés depuis l'éternité, comme s'ils étaient minéralisés par l'air salin. En comparaison, les forêts du New Hampshire sont désordonnées, touffues, envahies par les arbustes.

Un peu de sociologie. Les habitants du Maine sont accueillants, polis, ils saluent volontiers les inconnus par un "Hi!" bien senti, mais ils ne sont pas bavards. Sur la côte, il y a beaucoup de résidences secondaires appartenant à de richissimes citoyens de Boston, de New York. Dans les terres, les "locaux" sont moins fortunés, ils habitent parfois dans des maisons de fortune ou des campings de roulottes. Le modèle de résidence le plus courant, tant chez les nantis que chez les prolétaires, est la maison en bois peinte en blanc, carrée, avec un toit à pignon. La majorité des habitations arborent un drapeau des États-Unis sur leur façade, parfois un bouquet de petits drapeaux dans le jardin - l'ultra-patriotisme est omniprésent. Le long des routes, beaucoup de petits commerces vendent des poissons et des fruits de mer vivants: crabes, homards, palourdes et même des anguilles. Il y a des églises et des cimetières partout: baptistes, méthodistes, luthériennes, etc., un vrai marché aux croyances religieuses. L'ensemble est à la fois sympathique et austère.

L'endroit in dans un village, c'est le General Store. En l'absence de dépanneurs, d'épiceries et de boutiques spécialisées, le magasin général est le commerce où l'on trouve de tout, et c'est aussi un lieux de rendez-vous où des habitués viennent potiner, prendre des nouvelles du village, boire un Coke à l'ombre. Un magasin général typique vend pêle-mêle homards vivants, hot dogs, t-shirts et pantalons, nourriture pour chiens et chats, carburant pour les voitures, lait et beurre, matériel de chasse et pêche, outils pour le jardinage et la rénovation...

Pour me familiariser avec les enjeux politiques de l'État, je lis quelques éditions du quotidien The Maine Telegram, un excellent journal. Compte tenu du penchant de la population pour le Parti démocrate, le président Bush est sévèrement critiqué dans le Telegram. Les caricaturistes sont particulièrement féroces avec "W", ils le représentent sous les traits d'un rat ou d'un handicapé mental fini. Tous les jours, je lis aussi The New York Times, sa section internationale me permet de rester au courant de la marche du monde pendant cette semaine de vacances.

La petite ville de Bath, près de Popham Beach, abrite une base militaire aérienne et un chantier naval de l'armée. Beaucoup de gens, dans la région, travaillent directement ou indirectement pour la Défense. La base aérienne est au centre d'un système de surveillance des côtes de la Nouvelle-Angleterre qui a été implanté à l'époque de la guerre froide (les Soviétiques envahissant les États-Unis par la Nouvelle-Angleterre... absurde, non?). À Popham Beach, d'énormes avions bombardiers de type B-52 survolent la plage à basse altitude, deux ou trois fois par jour, et personne ne s'en étonne (sauf les touristes).

Cette année, les visiteurs se font rares dans le Maine, les hôtels peinent à louer leurs chambres et les restaurants sont à moitié vides, nous confient des "locaux". J'en glisse un mot à notre hôte, Ken, qui me répond que la température a été pluvieuse en juin et au début juillet, ce qui aurait compromis la saison des vacances. Personnellement, je suis d'avis que la politique étrangère désastreuse de l'Oncle Sam fait fuir les étrangers.

No Fat, Please! Quelques observations sur la bouffe. Règle générale, la nourriture est atroce. Un seul restaurant nous inspire confiance: Spinney's, à Popham Beach, un petit établissement rustique au bord de la mer. Ailleurs, il n'y a que des fruits de mer panés accompagnés de french fries, des hot dogs et des hamburgers. Spinney's produit certes beaucoup de friture, mais c'est aussi l'un des rares restaurants proposant des plats de poissons et de crustacés sans panure, des bières importées et du vin californien.

Tous les soirs, chez Spinney's, nous observons avec stupeur les habitudes alimentaires des "locaux". En guise d'apéritif, ils sirotent une Root Beer; puis ils commandent une tonne de fruits de mer panés accompagnés de frites ou de rondelles d'oignons; pendant le repas, ils boivent généralement des litres de Coke, les plus sophistiqués de la Budweiser; au dessert, ils s'enfilent un strawberry shortcake couronné d'un tas de crème fouettée en bonbonne.

Avec un tel régime de gras trans, pas étonnant que l'obésité fasse des ravages. La plupart des adultes sont du modèle physique de la "charrue": grosse bedaine, grosses fesses, de grosses jambes pour supporter le tout. Sur la plage, je croise toute la semaine une femme, énorme au possible, qui ne peut marcher qu'à l'aide d'une canne, et elle n'est pas âgée (elle doit avoir 45 ou 50 ans). Lorsqu'elle se couche sur le sable pour faire bronzette, son gigantesque ventre cache tout le reste, on dirait une baleine échouée sur le rivage.

Hors de la plage, tout habitant du Maine se déplace en véhicule, dont les modèles les plus populaires demeurent le 4 X 4 et le VUS. Les piétons sont une espèce en voie de disparition, même en plein milieu de la journée dans les villes (ce qui ne favorise pas le poids santé). À Bath, je n'en crois pas mes yeux: des succursales bancaires, des crémeries et des bureaux de poste n'offrent que le service à l'auto; autrement dit, impossible de se faire servir à l'intérieur de l'établissement, en piéton!

De toute la semaine, nous ne sacrifions qu'un seul avant-midi pour les courses au supermarché. Nous nous approvisionnons à Bath dans un Shaw's, établissement semblable à un gros Provigo, où nous avons la surprise de trouver plusieurs produits bio: céréales, café, beurre et même du lait produit par une communauté Amish.

Puritanisme. Impossible de dénicher sur la côte du Maine le début de l'ombre d'une référence au sexe. Sur le bord des autoroutes, dans les villes et les villages, il n'y a pas de bars de danseuses nues, de "Wet T-Shirt Contest", de clubs vidéo pornos et autres établissements lubriques. Absence quasi totale de publicités avec des poupounes à moitié déshabillées, pas de revues cochonnes dans les magasins, aucun sex-shop, ni de boutiques de lingerie. En fait, le sexe semble une réalité complètement privée, cachée. La plage de Popham Beach est très peu sexy, personne ne la fréquente pour draguer ou pour montrer son beau body bronzé. En une semaine, je ne croise que deux ou trois naïades dont les bikinis ajustés révèlent quelques formes suggestives.

En guise de conclusion. Dans un pays religieux, austère et puritain, au patriotisme exacerbé, un être humain n'est jamais seul, car le poids des conventions sociales pèse lourd. Le Maine est un environnement fort sympathique, mais "lourd". En revenant au Québec, je me sens happé par une sorte de légèreté... et parfois de vide.





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