Films québécois perdus. Avis de recherche

(Cet article a été publié le 10 février 1994 dans l'hebdomadaire Voir.)

Deux femmes en or? Introuvable. Comme les six doigts de la main? Disparu. Où sont-ils? Robert Daudelin, directeur de la Cinémathèque québécoise, et quelques cinéastes nous parlent de la conservation des films québécois. C'est pas encore catastrophique mais assez alarmant pour s'inquiéter.

Depuis trente ans, la Cinémathèque québécoise assure la conservation du cinéma québécois. Tous les longs métrages de 1946 à 1953 (Aurore l'enfant martyre, Séraphin, etc.) sont correctement protégés et, depuis 1983, la loi sur le dépôt permet à la Cinémathèque d'exiger une copie de tout film produit au Québec. Par contre, quelques longs métrages importants des années 60 et 70 sont perdus, détruits ou entreposés on ne sait où.

Directeur à la conservation de la Cinémathèque, Robert Daudelin parle de "cas mystérieux." De mémoire, il cite Ce soir-là Gilles Vigneault d'Arthur Lamothe (1968) dont le négatif original serait en quelque part à Toronto, ainsi que La douzième heure de Jean Martimbeau. Ce dernier film, présenté en première à la Place des Arts le 15 mai 1966, est considéré comme perdu, aucun mortel ne l'ayant visionné depuis 1968...

Plusieurs films de Jean Pierre Lefebvre font partie de ces cas mystérieux. Mais pour lui, la situation est claire: "Le négatif de Patricia et Jean-Baptiste (1966) est perdu depuis 20 ans. Il existe un internégatif mais il est abîmé. Le Révolutionnaire (1965) aussi est perdu. Il y a une dizaine d'années, on a sauvé de justesse Les dernières fiançailles (1973) grâce à un nouvel internégatif très sensible que Kodak venait de mettre sur le marché. Quelques mois plus tard et le film était foutu."

Décidément, le sort s'acharne sur Jean Pierre Lefebvre. "Il ne faut pas mourir pour ça (1967) a même été volé, raconte le cinéaste. On soupçonne quelqu'un, mais je ne sais pas où il est; peut-être aux États-Unis... Pour mes autres films, tant qu'on ne fait pas de nouvelles copies, on ne sait pas."

À une moindre échelle, Pascal Gélinas vit une situation semblable à celle de son confrère Lefebvre. Fils de Gratien Gélinas, il réalise Montréal Blues en 1972. D'après lui, le négatif serait au Film House, un laboratoire de Toronto: "Les copies et le mixage sonore ont été faits là-bas, dit-il. Il s'agit d'un film super 16mm gonflé en 35mm, et c'était à l'époque le seul endroit équipé pour ce genre d'opérations. Il faudrait faire des démarches poussées pour le retrouver. Pour le moment, on ne sait pas où il est. Il est faux de dire qu'il est perdu, mais on ne sait exactement où il se trouve."

Dernièrement, dans le cadre d'un projet sur les droits d'auteur, la Cinémathèque a dressé un inventaire de tous les longs métrages québécois produits entre 1970 et 1979, soit environ 220 films. Excluant les productions de l'Office national du film (conservées dans les voûtes de la vénérable institution, à Saint-Laurent), "la Cinémathèque ne possède que 89 négatifs originaux sur approximativement 170 ou 180 films", selon Robert Daudelin.

D'emblée, le directeur à la conservation insiste pour ne pas dramatiser la situation. La Cinémathèque possède les originaux de la plupart des films importants de l'époque tandis que d'autres sommeillent aux Archives nationales. Néanmoins, plusieurs longs métrages éprouvent du fil à retordre avec le destin. "Pour Deux femmes en or (1970), on a onze copies positives mais pas d'éléments de conservation", affirme Robert Daudelin. L'élément de conservation idéal demeure le négatif original, mais un contretype (copie de même valeur archivistique qu'un original) supporte bien l'épreuve du temps.

Mis à part le célèbre film de fesses de Claude Fournier et Montréal Blues, d'autres longs métrages figurent sur la liste noire: Finalement de Richard Martin (1971), Fleur bleue de Larry Kent (avec Carole Laure, 1971) et Isis au 8 (1971), le premier long métrage d'Alain Chartrand. De plus, à la surprise de Robert Daudelin (qui ne s'en doutait même pas), le premier long métrage de fiction d'André Melançon, Comme les six doigts de la main (1978), n'est pas préservé par la Cinémathèque.

Si les archivistes de la Cinémathèque savent au moins quels longs métrages de l'époque ne reposent pas dans l'entrepôt de Boucherville, le cas des courts et moyens métrages est plus obscur. Contrairement aux années 80, la production des années 60 et 70 n'est pas entièrement sauvegardée, ni même recensée. Bien sûr, la Cinémathèque possède "des centaines et même des miliers de courts et moyens métrages des années 60 et 70", soutient Robert Daudelin. "Certaines années, avec les productions étudiantes et les films publicitaires, on pouvait atteindre 500 films. Mais pour savoir si ça correspond au total de la production... je suis incapable d'avancer un chiffre", dit le gardien du patrimoine.

La Cinémathèque vit présentement une situation financière pénible. À l'avènement de la loi sur le dépôt, le budget pour la conservation atteignait 50 000$, pour doubler dix ans plus tard. Mais la réduction de 43% de l'aide financière du Conseil des Arts du Canada (délicatement annoncée l'an dernier au moment où la Cinémathèque s'apprêtait à célébrer son trentième anniversaire) remet tout en cause.

La Cinémathèque a tiré des copies de conservation de tous les longs métrages québécois produits en 1992 alors que seulement trois films du cru 1993 ont bénéficié de cette mesure de sûreté. Dans ce contexte, dénicher des vieux films et leur refaire une beauté est hors de prix. "On n'a aucun budget affecté à ça, soupire Robert Daudelin. On peut faire le travail d'enquête mais on n'a aucun budget pour tirer des copies de conservation."

Pourtant, la Cinémathèque retrouve régulièrement des copies de films, entre autres lorsqu'elle organise une rétrospective d'un(e) cinéaste. Robert Daudelin répète qu'"il ne faut pas surdramatiser. Notre situation n'est pas idéale, mais elle n'est pas plus inquiétante que ce qui se passe dans d'autres pays." Faut-il pour autant plonger dans l'oubli et dire adieu à une partie de notre Histoire?




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