(Cet article a été publié le 30 août 2001 dans le regretté cybermédia Montréal à Donf.)
La réédition du fameux Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979), rebaptisé Apocalypse Now Redux (2001), s'est attirée un concert d'éloges médiatique. Cette nouvelle version du prétendu chef-d'oeuvre du cinéma américain, toujours prodigieuse sur le plan visuel, demeure pourtant une oeuvre éthiquement douteuse et bourrée de défauts agaçants.
Nos savants exégètes du 7e art ont tenté de dégager la signification profonde de la version définitive (augmentée de 52 minutes), qui serait plus corrosive. Les critiques ont été particulièrement marqués par l'ajout de la scène de la plantation (où subsistent des Français nostalgiques de l'Indochine) ainsi que par l'intégrale des faits d'armes du grotesque colonel amateur de surf - celui que les bombardements au napalm et leur effet climatique sur les rouleaux privent de son hobby.
Grâce à la scène de la plantation, où les soldats américains se font sermonner par leurs alliés français, "Coppola inscrit l'intervention américaine au Viêt-nam dans la poursuite des erreurs françaises en Asie du Sud-Est, bref dans l'histoire des impasses de la colonisation", soutient le magazine 24 images (no 107-108, automne 2001). Apocalypse Now serait-il "la mauvaise conscience du cinéma américain?" s'interroge 24 images, pour qui le cinéaste a signé "une oeuvre d'art engagée."
Pour le critique de l'hebdomadaire Voir, les ajouts "viennent éclaircir la démarche intellectuelle du cinéaste" (9 août 2001), et il cite Coppola: "les Américains sont ici [au Viêt-nam] pour rien, le plus gros rien de l'Histoire." Le critique du Devoir (10 août) applaudit le spectacle du "combat intérieur d'un être déchiré entre la rigidité de l'armée et l'absurdité du monde, la précarité de la vie et la fascination pour la mort." L'américanophile éditorialiste de La Presse Mario Roy affirme pour sa part (18 août) que "le film acquiert un poids historique et humain qui, si cela reste possible, le rend plus essentiel encore."
Seule note discordante, le chroniqueur Richard Martineau confie qu'il a "toujours trouvé le film de Coppola prétentieux, complaisant et philosophiquement confus. Il n'y a pas de personnages dans Apocalypse Now, mais des idées de personnages. Que sait-on de Willard? Rien. Idem pour Kurtz. Ils n'ont aucune vie propre: ce sont des silhouettes en carton, destinés à ajouter un peu de vie à des décors en flammes. Quant au scénario, il est inexistant: une suite mal "raboutée" de scènes "opératiques", culminant dans un monologue interminable et inintelligible." (Voir, 23 août).
Justement, rappelons la trame du scénario. Le capitaine Willard (interprété par Martin Sheen) est envoyé en mission secrète pour éliminer un ancien officier d'élite, Kurtz (Marlon Brando), un déserteur qui gêne l'armée de l'Oncle Sam en vivant en autarcie dans la jungle. Pour l'ambiance moite et glauque, Coppola s'est inspiré du roman Heart of Darkness du Britannique d'origine polonaise Joseph Conrad, publié en 1899. En puisant dans ses souvenirs d'un voyage sur les eaux du fleuve Congo, en Afrique équatoriale, Conrad décrit la descente aux enfers d'un marin d'eau douce.
Personnage central d'Apocalypse Now, Willard est aussi le narrateur du récit, à la première personne, comme dans le roman. Militaire intègre, complètement dévoué à sa mission, Willard n'est à l'aise qu'au sein du conflit - au début du film, l'inactivité à Saïgon le rend tellement dingue qu'il s'auto-mutile. La nouvelle version le montre un peu plus humain, un brin espiègle (lorsqu'il subtilise la planche de surf du colonel), mais généralement très sérieux, stoïque, à un point tel qu'il manque de naturel. Un soldat au front qui dédaigne un spectacle de bunnies de Playboy, est-ce possible?
En dépit de ses commentaires (ennuyants) en voix-off, du genre "C'est l'horrreeeuuur...", Willard ne semble pas horrifié par la guerre. Au visionnement de la version intégrale du film, il est étonnant de constater à quel point les combats ne le perturbent pas. Toujours sûr de lui, Willard subit sa condition avec un calme quasi zen. "La guerre nous en apprend plus sur nous-mêmes qu'une vie dans une usine de l'Ohio", soutient-il. Dans la scène de la plantation française, il confie à la jeune veuve qu'il ne souhaite pas rentrer aux États-Unis.
Willard ne craint qu'une atrocité, le Mal absolu: Kurtz. Celui-ci, décrit par l'armée comme "l'un des officiers les plus remarquables que les États-Unis aient produit", a osé assassiner des agents de renseignement sud-viêtnamiens (sale traître!), il utilise "des méthodes malsaines" (bombarder au napalm, c'est sain?) et, pire, "il se prend pour Dieu" (?!?). Ce fou qui coupe des têtes lorsqu'il s'énerve, phénomène marginal à l'écart de la guerre (il se cache au Cambodge), est pourtant une épine au pied du Pentagone. Willard le dit lui-même au début du film: "Chaque minute qu'il [Kurtz] passait dans la jungle renforçait les Viets."
Le gros problème d'Apocalypse Now, c'est le décalage entre les intentions de Coppola et la réception du film par le public. Coppola peut clamer depuis plus de 20 ans qu'il n'a pas voulu réaliser une oeuvre politique, ni une reconstitution des événements, mais bien un opéra halluciné sur l'absurdité de toutes les guerres, rien à faire: Apocalypse Now reste associé au conflit du Viêt-nam. Il figure en bonne place dans toutes les anthologies sur le cinéma américain et le Viêt-nam.
On va revoir Apocalypse Now pour retrouver un film de guerre envoûtant sur le plan esthétique, d'une superbe beauté plastique... et qui se déroule au Viêt-nam. La majorité des spectateurs n'a pas lu Conrad, se fiche de la démarche de Coppola, mais assimile spontanément Apocalypse Now aux grosses productions américaines sur le Viêt-nam (The Deer Hunter de Michael Cimino, Platoon d'Oliver Stone, etc.). Un rapprochement logique, car ces films se ressemblent beaucoup: peu d'explications sur les origines et les enjeux du conflit (présenté comme une fatalité), aucun récit historique ou tentative d'analyse politique, nulle mention que les États-Unis ont lamentablement perdu cette guerre et on se fout éperdument de ce que les Vietnamiens en pensent. Ces films sont centrés sur une intrigue de roman d'aventure, n'importe quoi pouvant provoquer du mélodrame et de l'action: l'amitié virile des boys mise à l'épreuve par les combats, par exemple, ou une mission secrète comme celle d'Apocalypse Now. Un cinéma ainsi conçu ne peut que divertir - au sens absolu, littéraire du mot, c'est-à-dire "détourner d'une préoccupation dominante, essentielle" (Le Robert).
Un malaise persiste: comment ne pas voir dans Apocalypse Now un soldat modèle (Willard, trop parfait pour être crédible) purger sa toute-puissante armée d'un élément impur, d'un traître à sa patrie (Kurtz)? La thèse du film pue le racisme.
Et où ça, les-réflexions-sur-l'horreur-de-la-guerre? Le film se résume à un suspense entièrement construit sur l'attente de Kurtz, une enfilade de scènes de violence assaisonnées d'un peu d'érotisme, intenses préliminaires avant la catharsis de la finale (Willard zigouillant Kurtz dans un délire audiovisuel). Le monologue en voix-off de Willard décrit platement ce que nous montre la caméra et maintient le spectateur dans la passivité. Une mise en scène aussi classique, linéaire, n'a rien pour susciter la réflexion, ni pour véhiculer un quelconque "message" autre que les valeurs incarnées par les personnages. Le film ne renferme aucun procédé de distanciation, rien pour éveiller notre sens critique, surtout pas l'aspect mystique de la finale - le mysticisme est le contraire de la clarté, du raisonnement.
Les vices du film ressortent encore plus clairement aujourd'hui que dans la version de 1979, les trois heures et quelque de la version définitive grossissant les défauts. Déjà en 1979, Cahiers du cinéma affirmait à propos d'Apocalypse Now: "Tout comme The Deer Hunter, le film participe bien d'une entreprise d'amnésie politique". Dommage que les critiques d'aujourd'hui évacuent cette dimension du film.
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